Françoise Derout, présidente de Air Space Drone. Image : ASD

Interview : Françoise Derout de Air Space Drone

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La Principauté de Monaco et Air Space Drone, une start-up basée dans le sud de la France, ont annoncé le 3 juin le déploiement de FlySafe, un système de gestion du trafic des aéronefs sans pilote (UTM) qui permettra aux hélicoptères, aux c-drones et aux futurs systèmes eVTOL (electric Vertical Takeoff and Landing) pour partager l’espace aérien de Monaco. Les drones pourront notamment voler au-delà de la ligne de visée visuelle (BVLOS) dans l’espace aérien monégasque et français, sous la surveillance des contrôleurs aériens. Françoise Derout est cofondatrice et présidente de ASD. Nous nous sommes rencontrés le 11 avril, juste avant l’annonce officielle du projet UTM de Monaco.

Q : Je suis à Marseille avec Françoise Derout de Air Space Drone. Je suis très content que vous avez pu s’asseoir avec moi. On va voir quelques sujets. Vous m’aviez dit que vous avez une grande nouvelle à annoncer. Avant qu’on y parle, peut-être vous pourriez m’expliquer ce que fait Air Space Drone. Quelle est votre position dans le marché ? Qu’est ce que vous faites ?

Francoise Derout : Air Space Drone, c’est une société créée en 2015. On a démarré par faire du traçage aérien, alors on avait une stratégie bien définie. On a commencé par faire du traçage pur. On a fait de la recherche et du développement pendant plusieurs années parce que le tracking aérien, ce n’est pas le tracking terrestre, il y a une réelle différence. On a été incubé par l’Ecole des Mines de Saint Etienne qui est une école qui nous supportent encore en nous donnant régulièrement des ressources à hauteur de 5 élèves ingénieurs tous les ans. Donc on a pu progresser assez vite et recruter pour arriver à avoir une solution opérationnelle assez rapidement. Donc on a créé une sorte de transpondeur aérien miniaturisé [EITS : Electronic Identification & Tracking System, ndlr] qu’on a pu adapter sur les drones, puisque c’était l’objectif de départ, et on a commencé à ouvrir une plate-forme pour récupérer ces données. La plateforme s’appelle FlySafe. Donc on a eu un premier succès, un premier preuve de concept (POC) qui s’est bien passée avec un partenariat avec Airbus sur le projet Skyways à Singapour. Nous y sommes encore d’ailleurs, les essais se poursuivent et ça fonctionne très bien. Voilà donc notre positionnement, nous, c’est le Traffic Management, certes, mais un peu plus au-delà, c’est de l’Urban Air Mobility, parce que l’aérien, c’est un pan de l’Urban Air Mobility, c’est un pan indispensable. C’est la raison pour laquelle nous on a commencé par s’occuper du trafic aérien parce que c’était certainement le plus compliqué dans de l’Urban Air Mobility. Ce qui va venir par la suite, ce sera certainement le challenge sera moins importante puisqu’on peut faire du développement vertical après. On peut capitaliser sur nos acquis. Voilà.

Q : Oui, je pense aussi souvent que le Urban Air Mobility en developpement va vraiment s’appuyer sur ce qui se fait actuellement aujourd’hui avec les drones dans l’espace aérien. Tout ce qui est tracking, identification, et cetera. Alors dites-moi, il y a un projet sur lequel vous travaillez depuis parait-il plus d’un an et ça va se mettre en production bientôt ? Dites-moi.

Francoise Derout : Alors c’est un projet sur lequel on a commencé à travailler, nos premiers contacts, ont eu lieu il y a deux ans. C’est sur la Principauté de Monaco qui a exprimé le besoin de réguler son trafic aérien en basse altitude. Et ce qui tombait très bien puisqu’on pouvait leur offrir une solution qui était en cours de recherche et de développement. Et ce qui nous a permis avec la Principauté aussi, de pouvoir faire des essais en situation réelle, sur la Principauté. Donc aujourd’hui on a développé tout un système de plate-forme qui fait la gestion du trafic aérien en basse altitude. On dépose des plans de vol, on trace les vols, et puis on archive évidemment les données. Tout ça est centralisé à la Direction de l’Aviation Civile qui a fait de notre de notre outil, de notre plate-forme et de nos « trackers » un outil essentiel de la maîtrise du trafic aérien basse altitude et de leur Urban Air Mobility aussi puisqu’il y a un gros trafic d’hélicoptères. Il y a beaucoup d’allers-retours. Il y a des navettes toutes les dix minutes au décollage et l’atterrissage de Monaco. Il y a des drones évidemment qu’il fallait intégrer. Il y a des questions de sécurité aussi qui se posent avec force sur Monaco parce qu’il y a une grosse densité démographique et terrestre. C’était vraiment indispensable de mettre quelque chose en place, et le lancement officiel de la plate-forme va avoir lieu là le 3 juin 2019. Et on est très fier !

Q : Félicitations ! Donc, si on pourrait parler un moment des « dark drones », des drones qui ne sont pas autorisés, les rogues. Bon, évidemment il y a le cas des touristes, par exemple ceux qui ont survolé la réunion du G7 là, et la cellule drone de la gendarmerie a bien pu déterminer que c’étaient des touristes qui connaissaient rien. Mais on peut aussi avoir le cas de figure de quelqu’un de méchant. Comment vous traitez ces cas de figure ?

Francoise Derout : Alors, je reviens toujours à Monaco parce que c’est vraiment un cas intéressant, parce qu’évidemment ça s’est posé aussi au directeur de l’aviation civile, Bruno Lassagne, qui effectivement avait aussi une demande de neutralisation des drones dits hostiles ou non identifiés. L’idée a été sur Monaco quand même de n’autoriser que des drones qui avaient un dispositif spécifique, en l’occurrence le dispositif ASD EITS, et tous les drones qui par définition rentrent dans le champ de la plate-forme dans le champ visuel de la Direction de l’aviation civile et qui ne sont pas identifiés, ils n’ont pas reçu les autorisations de vol, ils ont une politique qui est très radical. Ils interviennent pour faire poser le drone le drone au sol. Ça fait partie aussi. Des éléments que peut apporter cette plate forme. C’est une sécurisation, une neutralisation par défaut des drones qui ne sont pas identifiés.

Q : Dites-moi un peu plus sur comment fonctionne votre plate-forme. Chaque drone était équipée d’un appareil, ou que vous intégrez des scanners de radiofréquence ou comment ça fonctionne ?

Francoise Derout : Le boîtier fonctionne sur une technologie de myriad GNSS et Iridium GPRS. On a travaillé sur ce boîtier de manière à ce que ça fonctionne dans tous les endroits du monde à tout moment. S’il y a un plantage GPS, on puisse se relayer sur des techniques hybrides qui permettent de rebondir et d’avoir toujours en permanence ces drones dans le champ de la plate-forme. Donc c’est comme ça qu’on arrive à les gérer parfaitement de bout en bout ; même s’il y a une technologie défaillante, il y a une autre qui prend le relais.

Q : Je retourne au sujet de Skyways au Singapour. Bon, c’est très intéressant, survoler un plan d’eau comme ça, dans le port. Ce n’est pas un bateau qui bouge, c’est un bateau qui est amarré, mais quand même, on pourrait très bien imaginer les cas de figure où on va perdre le fil de drone, que le drone va se perdre… En même temps, Airbus avait indiqué, et le partenaire local avait indiqué, l’efficacité incroyable par rapport à renvoyer des bateaux avec des petites expéditions. Donc vous pourriez me parler un peu du projet à Singapour ?

Francoise Derout : Le projet Skyways est un peu différent de Monaco, parce qu’à Monaco, il n’y a pas de couloir aérien prédéterminé. L’idée c’était justement de pouvoir laisser les drones — les maîtriser, mais les laisser quand même en évolution relativement libre par rapport à leurs plans de vol. Sur Skyways c’est différent, on est plus sur des couloirs aériens qui sont déjà prédéterminés et pour l’instant on n’a pas dépassé ce stade-là dans l’expérimentation, bien qu’à terme j’imagine que les routes vont être davantage ouvertes sur Singapour parce que ça se passe très bien, il n’y a pas de raison que ça ne continue pas à se développer. Mais on n’a pas encore cette notion de liberté de vol, de pouvoir, comme ça, sortir des champs prédéfinis. Donc c’est vrai que notre solution est un peu limité, parce qu’elle peut apporter beaucoup plus, mais c’est déjà énorme de pouvoir la tester sur Singapour, dans ce contexte-là, maritime, terrestre, et aérien qui est très spécifique et très dense.

Q : Plus généralement quel est votre point de vue sur le développement du marché de U-Space, de l’UTM ? Chaque personne avec qui je parle sur le sujet dit qu’il n’y a qu’une seule façon que ça pourrait fonctionner, c’est de l’automatiser, de l’informatiser. Quel est votre point de vue ?

Francoise Derout : Alors U-Space, moi je crois beaucoup aux plates-formes interopérables. Je ne pense pas qu’il y aura une plate-forme unique. Il y aura notre plate-forme, il y aura aussi certainement les plate-formes de certains de nos concurrents j’imagine. On est quand même dans des spécificités juridiques, culturelles, qui sont difficiles à dépasser pour l’instant. Et je vois mal avant plusieurs dizaines d’années avoir quelque chose de totalement unifié. Je pense que ce sera un conglomérat d’UTMs qui s’agrégeront et qui donneront une représentation très détaillée au demeurant et très réaliste du terrain par rapport à l’endroit où ça aura été développé. Mais j’ai du mal à me projeter sur un U-Space en phase 4 avec quelque chose d’uniforme ; à l’heure actuelle ça me paraît impossible. Je pense qu’il va falloir s’adapter et faire émerger tout doucement les spécificités des uns et des autres, et après, peut-être, effectivement aller petit à petit vers une évolution internationale et des normes et des standards internationaux. Mais pour l’instant, il me semble que nous ne sommes pas encore là. Déjà, il faudrait convaincre les citoyens de l’utilité des drones et des services qu’ils peuvent offrir. Et tout ça, ça fait partie de culture, de perspective différente. Pour respecter ça, pour que ça fonctionne, il y a tous ces facteurs à prendre en compte et je pense qu’il faut respecter ça, des UTM qui respectent les spécificités et qui prennent en compte toutes les cultures.

Q : Et si on parle des eVTOL (electric Vertical Takeoff and Landing) ou des taxis volants, bon, il est encore tôt, il faut encore attendre 5 ou 7 ans. Mais est ce que vous avez un mot à dire à ce sujet ?

Francoise Derout : Alors toujours sur Monaco, parce que vraiment c’est le cœur du sujet. Bruno Lassagne, le directeur de l’aviation civile, a un objectif effectivement de faire des navettes autonomes qui partent de l’héliport de Monaco pour aller jusqu’à l’aéroport de Nice. Et ça fait partie aussi de l’Urban Air Mobility pour désengorger le trafic. Et l’horizon est à trois ans. Et ce sera avec notre plateforme aussi, la plateforme FlySafe. Donc on est bien engagé et on se développe sur des briques technologiques pour ça, notamment pour faire ces navettes.

Q : Françoise, je vous remercie vivement d’avoir pris du temps avec moi.

Francoise Derout : Merci à vous, Sean, merci d’être venu jusqu’ici. Un Américain à Marseille c’était bien, ça m’a fait très plaisir de vous voir. Et puis je pense que c’était une première, mais ce ne sera pas une dernière !